“Le cercle des îles” par Edmond Morrel


Revue de presse / mardi, octobre 27th, 2020

Sur son site L’ivresse des livres  Edmond Morrel a écrit le 25 octobre 2020 une critique concernant Le cercle des îles de Luc Dellisse.

Dessin original de Souad Azar pour Le cercle des îles.

L’île de Porquerolles constitua pour Luc Dellisse, enfant, la révélation de son insularité , de sa passion des îles, de leur destination à être le lieu idéal de l’écrivain. L’année de ses onze ans il découvre que cette sensation invincible, immortelle, d’échapper à la pesanteur de l’âme, ne ressemble à rien d’autre qu’à la joie pure.

Aujourd’hui, l’écrivain que nous avons rencontré souvent au détour d’une bibliographie multiple de romancier, essayiste, nouvelliste, qu’il renouvelle continûment, nous donne une des clés de son oeuvre: La poésie est la seul chose qui me relie (…) à la passion des îles. C’est dire combien ce recueil, paru chez Le Cormier, constitue un indispensable archipel constitué ici de huit paysages poétiques, en prose et en vers réguliers, au coeur duquel nous invite Luc Dellisse.

Il n’est pas de recension objective d’une oeuvre. On ne peut qu’en proposer les fragments qu’elle dépose, une fois la lecture achevée, dans cette mémoire partagée dorénavant avec le texte, avec l’écriture singulière de celui qui fixe pour nous le cap idéal du grand vaisseau terrestre , cette île, ces îles dont il est l’amiral.

Il y a l’enfance, Enfance remuée sous les brasses , l’éveil de la sensualité, ce « Point de départ » des premiers émois: Pâleur, rougeur, courbe des seins / Et la demeure d’un instant fatidique. Mais aussi ces fragments d’un passé singulier qui nous semblent familiers car la poésie fait d’eux d’universelles mémoires éveillant les nôtres, loin de « Port-Gros » , hors de l’ »Album », pourtant si proches qu’on les croit nôtres Le dernier jour avant la mouette aux bagages/On regardait le vent, la piste d’or gris/Le cirque dont nous étions les singes-acrobates/Le dernier coup de balançoire dans l’arrière cour/ L’amour aura toujours un goût de Nivea.

Mais il faut laisser l’enfance, et se retrouver « Hors d’atteinte » et pourtant si vulnérable adulte. Est-ce d’une rencontre, d’un amour et d’une séparation que nous parlent les douze poèmes réunis sous ce titre en forme de fuite? Est-ce une allégorie de l’éloignement des îles, de l’abandon des éblouissements de l’enfance? Peu importe…puisque le texte nous appartient dorénavant et qu’il nous dit aujourd’hui ce qu’il dissimulera demain quand nous ouvrirons à nouveau le recueil et que, le hasard nous donnera en première escale ces vers: Le crayon bleu aux arêtes tranchantes/Dont la pointe mordue fléchit en écrivant/Ferme une à une les lampes meurtrières/ Je reste ici dans le néant de la lumière.

Allons, dans le sillage du poète, qui choisit dorénavant le rythme de la prose, « Du côté du ponant », explorer d’autres sites auxquels il dédie le tracé bleu de son crayon. « Vauban », « Abysses », « Belvédère », « escale », « Piège », « Echecs » , « Soute », « Quarantaine », « Rue coupée net », « Bateau noir », « La fin des îles » et enfin « Le pacte » sont autant de fenêtres auxquelles le poète appuie le front, laissant venir à lui les apparitions mémorielles au coeur desquelles il s’insinue pour les retenir. Ainsi surgissent les îles grecques (« Vauban »), l’immense bouffée de mémoire sensuelle (« Abysses »), et cet inconnu qui durant sa si longue carrière de tricheur, aux yeux pleins d’absinthe et de saphir, (…) a mêlé l’humain à l’inhumain comme on bat et rebat les cartes, à sa manière robuste du survivant du désastre glaciaire (« Escale »).

La clé de ce recueil, s’il faut en proposer une, se trouve peut-être sous le titre polysémique d’un des récits en prose, disposé au milieu de la lecture, comme une étape dans l’incertaine navigation. Dans ces « Echecs », une phrase déplie cet instant de vérité, comme une aspiration du poète surpris par la page et les barbelés d’encre qui s’y déploient, empêchant l’accès mais laissant visible, lisible ce dont ils nous séparent: Tout était suspendu au fil de l’encre qui se déroulait comme un rêve. Il n’y avait aucun mensonge ce soir-là. Une étonnante et fragile liberté naissait de chaque mot. C’était le premier jour du monde, une fois de plus. (« Echecs »)

Et puis, il y a au fil des pages, la vibration incessante de ce qu’a peut-être créé, aux commencements, la nécessité de l’île, de sa joie, de sa vie: l’amour sans cesse renouvelé qui nourrit l’injonction qui clôt le livre: Ô ma lointaine mer. Ô mes amours du flux et du reflux. Ô mon désir de vivre insatiable. Ô mon bateau blanc si fragile bondissant au-dessu des vagues, comme jaillissant de l’orage des nerfs.

Aujourd’hui nous dit le poète je vis sans les îles. La vie y est faite pour les célibataires amoureux et je n’aime plus qu’une seule femme.

Terminons avec lui cette navigation, fermons le livre et appuyons notre front à la vitre. Nous y retournerons à ce livre, relire les pages consacrées à Istanbul, Manhattan, Athènes, mais aussi, lors du « Retour dans l’île », les lieux de Sicle: Syracuse, Messine, Agrigente, Trapani, Castelvetrano… car les noms de lieux sont aussi poésie, n’est-ce pas?

Cette poésie dont Dellisse nous propose cette formulation idéale: un état du regard qui modifie la lumière du monde…

Jean Jauniaux, le 25 octobre 2020.

Nous avions évoqué par des articles ou interviews différents ouvrages de Luc Dellisse. On peut les retrouver en cliquant sur les liens ci-dessous:

« Le tombeau d’une amitié » / « Ciel ouvert » / « Libre comme Robinson » /« L’amour et puis rien »

Sur le site de l’éditeur:

Les îles sont fertiles en aventures. Elles font scintiller les facettes d’une existence sortie de ses gonds – voyages, rencontres, pièges, amours, périls. Elles combinent au grand jour le voir et le non-voir. Elles permettent de faire le tour du monde sans perdre le fil. Pour le voyageur solitaire, elles ouvrent le réel sur une dimension d’éternité. Malte, Porquerolles, Belle-Île, Manhattan, la Sicile, les Cyclades et tant d’autres, viennent coexister avec les terres intérieures, dans une exploration méthodique de l’enchantement insulaire. À travers cette suite d’escales dans les îles de la mémoire, le livre nous fait découvrir l’existence d’un royaume dont l’invention remonte à l’enfance. Nous retrouvons ainsi la fonction première des îles : l’expérience du bonheur et la vision de l’infini à portée de la main. Le cercle des îles, éditions du Cormier, 108 pp, 18euros

Les tirages de tête pour Le cercle des îles sont accompagnés de deux oeuvres originales de Souad Azar.

Dessin original de Souad Azar pour Le cercle des îles.

Portrait de Luc Dellisse:

Écrivain né à Bruxelles en 1953, Luc Dellisse a la double nationalité, française et belge. Depuis ses débuts littéraires en 1984, il a publié une trentaine d’ouvrages : romans, essais, poèmes. Il enseigne la littérature et le scénario. Il partage ainsi son temps entre Paris et Bruxelles. Il est conférencier régulier, sur des sujets de littérature et d’histoire, et est intervenu dans de nombreux colloques, notamment à la villa Médicis (les mythologies modernes) et à Cerisy-la-salle (les ateliers d’écriture). Il est administrateur dans plusieurs instances culturelles, dont les Archives et Musée de la littérature. Il est aussi membre de la Commission des Ecritures et du Livre à Bruxelles, après avoir été durant dix ans membre du conseil national du théâtre à Paris. Spécialiste des questions de scénario, il leur a consacré deux ouvrages de référence : L’Invention du scénario et L’Atelier du scénariste. Il dirige la collection « L’Instant théâtral » chez L’Harmattan, et est membre du Conseil éditorial des éditions du Cormier. Il tient divers blogs réguliers, et une chronique consacrée à la vie d’écrivain, dans la Revue Générale. Ses publications récentes offrent une vision organisée du monde à travers une diversité apparente : un roman (Les Atlantides, 2011), un récit de prospective (2013 Année-terminus, 2012), divers recueils de poèmes (Sorties du temps, 2015, Cases départ, 2018, Le Cercle des îles, 2020), deux essais littéraires (Le Policier fantôme, 2017, Un sang d’écrivain, 2020), des nouvelles (L’amour et puis rien, 2017, Le Sas, 2019). Son ouvrage de réflexion sur la liberté, Libre comme Robinson, paru en 2019, couvre tout le champ expérimental de son écriture : récits, analyses, portraits, philosophie.

 

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