De la lisibilité du silence, De hautes erres, Élodie Simon


Revue de presse / lundi, juillet 13th, 2020
 

Passé un premier et tendre toucher du papier, choisi beau, crème, épais, c’est la mise en page qui saute aux yeux. En effeuillant le livre qui évente légèrement, beaucoup d’espace vierge s’impose autour, entre, en marges, en creux, disséminé irrégulièrement tout du long du livre. C’est autant d’oxygène offert à la pupille, donc à l’esprit, voire à l’âme.

Ces plages laissées aux vides sont au cœur du recueil d’Elodie Simon. Elles dialoguent et souvent combattent le propos. Ainsi, une page entière demande simplement, gravement : « Où nager sur la terre si tous les poids me pèsent ? »… et puis c’est tout. La question baigne en solitaire, faisant la planche à la surface lisse et immaculée du papier, invitant à un plein néant de réponses intérieures.

Vison-visu l’on lit, « Comme cris et silences / jours et nuits s’entre-suivent »… et puis c’est à nouveau tout. L’encre noire des lettres semble flotter au loin, dans le blanc bain du folio, sans vague aucune. Or ce mot est partout énoncé, silence, à la fois lexique et leitmotiv. Comme un cadeau exquis de l’autrice en ces textes composés pendant des mois, par cycles rares.

Élodie Simon m’explique par email : « La syntaxe, qui pourrait paraître un effet stylistique, est fidèle à ce qui s’écrit d’emblée dans mes carnets. C’est davantage la recherche d’une respiration dans la page, la juste mesure du silence, et une question : comment la rendre ? »

ses petits doigts
déposent
des larmes                                          en retrait

C’est la grande réussite de ce texte : l’expression du silence dont résonne discrétion, parfois mystère et une intense intimité : « Tu étais si noué, si fébrile en ta nervosité, tu me tenais si fort que je saignais encore. » Intimité et animalité. Deux thèmes qui apparaissent dès le titre, De hautes erres.

« Les erres sont à mes yeux le terme le plus pertinent dans notre langue pour dire la trace et le passage, et en même temps on peut utiliser ce terme pour se référer à une partie du corps de l’animal. Quel meilleur terme pour qualifier notre présence sur terre ? Le corps, la trace, le passage, envisagés sans fixité, mouvement de l’existence », poursuit l’autrice par courriel.

Silence et mouvement. Celui-là exprimant aussi celui-ci par l’espace laissé libre et fluide partout autour des mots rassemblés « dans l’ordre chronologique, tel que le texte est présenté. Je n’ai rien modifié par rapport à ce qui s’est inscrit jour après jour. »

C’est aussi vrai pour la « mise en page : sensation du silence, lisibilité du silence à certains moments, emphase portée sur l’alternance du silence et des sons, rendre leur signifiance insignifiable. Respirations plus longues. Suspension dans le souffle du texte. »

le silence
d’un éclat
s’échine
et se repaît

revêt chaque membrane
de soupirs
et de lait

À boire comme petit. En tout, un admirable texte et non-texte qui investit le lecteur et dont cette recension ne peut aborder qu’une facette de la gemme.

Tito Dupret

Retrouvez cet article paru le 8 juin 2020 dans le Carnet et les Instants, blog des Lettres belges francophones.

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