Éditorial pour le 70ème anniversaire


Éditorial / mercredi, février 5th, 2020

1949 : le poète, critique et traducteur Fernand Verhesen crée la maison d’édition Le Cormier. Il y a donc aujourd’hui soixante-dix ans. Le rappeler c’est aussi rappeler l’époque dans laquelle Le Cormier voit le jour. Au sortir de la Seconde guerre mondiale, et dans la foulée des bouleversements provoqués par les événements tragiques des années qui précèdent, toutes encore marquées et pour longtemps par la proximité des dérives catastrophiques que vient de connaître le monde, une communauté des points de vue tarde à s’établir., du moins sur les questions jugées importantes, voire même, essentielles. Et les chantiers ne se comptent pas.

Tous les domaines de la culture et de société, et non moins du champ littéraire, poétique et artistique, sont en crise. Aucun aspect de la vie n’y aura échappé, aucune sphère de l’action, de la pensée comme de la création n’aura pu s’y dérober. Et si la création de cette maison d’édition relève, il va presque sans dire, d’une initiative personnelle, elle témoigne déjà d’une prise de position, celle d’une volonté d’intervenir sous l’angle de la création poétique et de son rayonnement possible, en apportant une hauteur de vue et une implication, une générosité même, peu communes.

La qualité de jugement et l’exigence de l’attention, la curiosité profonde et constamment en alerte par rapport à la pensée contemporaine, toutes ces dimensions se superposent afin de porter ce projet sans concessions. C’est une vigilance orientant tous les choix éditoriaux. Le Cormier, d’emblée, se montre le témoin réceptif à toute poésie, celle de l’exigence et celle de l’expérience, sans ne jamais négliger les autres langues, et plus particulièrement la poésie hispano-américaine, dont Fernand Verhesen fût l’un des plus éminent traducteur en français au cours du siècle passé. Il aura su voir au-delà de l’immédiat, se tenant à l’exactitude de sa vision, là où la fraîcheur et la nouveauté de la création poétique prenaient forme et se rendaient disponibles.

Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous tous les ponts du monde, une eau devenue de moins en moins potable, il faut dire. Dans un même temps, beaucoup de convictions ont été emportées par les bouleversements profonds et irréversibles qui se sont multipliés et qui ont transformé d’une manière plus radicale que jamais les conditions les plus immédiates de nos vies. L’Histoire a connu depuis lors de tels retournements, et les changements structurels dans l’ordre anthropologique se sont à ce point accélérés, qu’ils menacent de compromettre, et même de rompre, les rapports de chacun au monde, en l’espace de deux ou trois générations, lorsque ce n’est pas à l’intérieur même de chaque génération, emportant une part décisive des normes et valeurs sur lesquelles la modernité s’était construite.

La poésie est un pouvoir dire, un dire en son pouvoir révélateur de notre condition humaine, d’une condition qu’il nous faut vivre, et non moins transformer par notre action, par la pensée, par la création, tout ce qui nous ouvre et nous place en prise sensible sur la vie. En cela elle n’est en rien un simple jeu esthétique. Tout travail d’édition dans ce domaine si singulier qu’est la poésie consiste à escorter cette parole souvent en retrait où en marge des réseaux de diffusion les plus officiels comme ce fût souvent sinon presque toujours le cas au cours de l’histoire moderne, tout au moins ; et la situation de la réception à l’époque contemporaine et actuelle est loin de démentir ce constat.

Proche du soliloque, tenue par des moments de solitude, par le refus de se soumettre à quiconque, la poésie n’échappe pas à l’exigence du monologue que l’auteur (au masculin comme au féminin, peu importe) de poésie entretient avec lui-même. Entendons que toute parole poétique qui aura renoncé à être partagée n’existe pour ainsi dire pas. Son lot, l’une de ses conditions première et fondamentale, dès lors qu’elle existe sur papier ou sous quelque autre support physique, engage par la force des choses cette adresse à l’autre, si décisive pour les conditions et manières d’être au monde ; et sa réception chez le lecteur (ou la lectrice) incertain et inconnu qui vient s’adjoindre par la lecture, constitue un moment de sa recréation, de ses prolongements venant ouvrir d’autres voies où la parole s’informe et se rend intelligible d’une façon nouvelle : alors la poésie franchit ses limites.

Ce moment de partage des textes poétiques, dès lors qu’ils deviennent disponibles publiquement, sous une forme imprimée, constitue sans doute l’une des conditions décisives pour poser un regard sur le chemin parcouru, sur les moments de cristallisation de l’écriture comme sur ses ruptures, ses basculements au fil des années.

Les paysages littéraires changent, les sensibilités non moins. Le regard rétrospectif met en évidence les écarts intervenus, mais tout autant le moment présent par rapport à un passé jamais révolu, mais bousculer par de nouvelles prises sur le réel, des seuils sont franchis, de nouveaux clivages se sont imposés. Le travail éditorial se poursuit au-delà des contextes qu’impose l’actualité. Son pouvoir, et sa mission, en quelque sorte consistent à faire partager autant qu’il est possible ce qui relève de ce domaine de la création humaine, indissociable des autres champs de la création, mais disposant d’une singularité que personne peut lui nier.

La trajectoire d’une maison d’édition est liée au plus près à celles des auteurs et autrices qui l’accompagnent, à un moment ou à un autre, sur un temps court, parfois, sur un temps prolongé, le plus souvent, alors qu’une maison d’édition participe d’un choix délibéré de chacun de ceux et de celles qui s’y retrouvent. Toute maison d’édition, et c’est vrai pour Le Cormier, témoigne du foisonnement des expériences poétiques singulières. C’est sur ce lieu instable que peut naître une parole neuve. Ce qui invite à ne jamais céder aux facilités, et à poursuivre dans l’incertitude de son avenir, qui est la force de la poésie – et le risque à courir.

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