Une lettre d’André Sarcq, dramaturge et poète, sur le Cercle des Iles 


Revue de presse / mardi, novembre 23rd, 2021

Cher Luc,

Ton beau Cercle des îles m’est arrivé dans cette période (de décompensation), ce qui m’a offert le loisir de le lire, et le relire, avant, qualité du livre forçant, de trouver l’énergie nécessaire pour t’en écrire décemment.

J’ai aimé cet ouvrage.

Ce n’est pas sans surprise que j’ai découvert la citation de Simone Weil en exergue. Je ne m’attendais pas à la présence de cette figure chrétienne (même si elle n’est pas allée jusqu’à la conversion) sous ta plume. Mais j’ai compris à te lire que ce sont d’autres aspects de la pensée de la philosophe qui t’ont amené à la convoquer, notamment son attachement à la Grèce antique et au concept de la beauté. Ne me semblent guère éloignés de cette pensée, non plus (mais peut-être m’aventuré-je, je la connais assez mal), la dépersonnalisation par l’amour et le rapport au temps dans sa dimension « divine », ce présent perpétuel que tu proposes en définition de l’éternité – tu parles d’ailleurs dans ta préface de présent éternel.

Le titre du livre de Weil est L’enracinement. Étrangement, ton ouvrage prend le contre-pied quasi systématique de cette notion. Tes îles déracinent. Ton insularité est ouverture et effacement. Psychologiquement, affectivement, poétiquement, elle est un état intérieur qui s’alimente du brouillage constant des limites, des frontières : entre le sable et l’eau, entre le je et le tu, entre l’enfance et l’âge adulte, entre la femme et l’île, l’amour et le mensonge, l’opportunisme et le remords, la géographie et l’histoire (Belle-Île devient grecque), entre les temps du présent et de l’imparfait, entre le présent de l’accident, heureux ou malheureux, et la sensation d’éternité qu’il génère… Si tes îles sont cerclées, c’est de flou, de friable, d’incertain, d’indécis.

Ton livre – je ne dis pas recueil, c’est trop construit – nous « embarque » dans la narration d’une Traversée (sur un mode cinématographique : Moteur, puis Le dieu fait signe de couper le son) qui rapidement échoue, ne peut qu’échouer : on ne « raconte » pas une expérience existentielle. On essaie d’en rendre compte ; pas même, d’ailleurs : juste de la suggérer, avec la justesse la plus scrupuleuse. C’est cette ambition qui me semble porter ton ouvrage, celle de tenter de définir une appartenance tout en pointillé mais vitale, et dans la grande profondeur – la racine qui s’enfouit et s’ancre toujours plus à mesure que le je se défait.

Les îles sont pour toi des lieux de l’expérience panique (en référence au dieu Pan) de la beauté. Des espaces de saisissement de l’entier de l’être par une palpitation, un affolement heureux, une saturation de plaisir (la fraîcheur du monde dans Belvédère), une plénitude accomplie d’être célébrée (Mon corps est regonflé du sang de la planète).

Elles sont aussi l’écrin équivoque de l’échange amoureux, son déclencheur et l’arène estivante de sa mise à mort. L’amour, et je découvre cela chez toi, est mis dans ces pages en accusation, une accusation terrible et définitive (un abysse glacé, un tour d’écrou dans l’équivoque). J’ai été surpris de trouver ces mots sous la plume de l’auteur duJugement dernier. La célébration fidèle du sentiment et de son expression charnelle est assourdie par les ombres récurrentes de l’imposture, du mensonge, du repentir, en des articulations parfois difficiles à saisir – certains poèmes sont si intimement chiffrés que le lecteur se trouve comme maintenu à l’extérieur (et c’est peut-être mieux ainsi, après tout ; la poésie n’est pas affaire de serrurerie grossière).

Espace de l’expérience répétée de l’amour et de sa déception, l’île est cependant, aussi, celui de son antidote. Elle est un lieu de vérité, par soulèvement du temps et dissolution du moi aux morsures contradictoires. Et cette vérité, chez toi, ne procède pas de la construction intellectuelle, mais bien de l’empirisme le plus spontané.

Les îles sont ton atelier d’éternité. Je sais ce que ce mot, ambigu, charrie de connotations religieuses et métaphysiques. Il importe donc, en ce qui te concerne, de spécifier : une éternité de stricte immanence. Elle est ce temps suspendu que tu excelles à peindre, elle imprègne l’ensemble du livre, en constitue la matière presque à l’égale du papier. Tu en multiplies les approches en des vers souvent très beaux, qu’ils soient abstraits (Elle est couchée sur une écume froide qui remonte d’un futur très ancien) ou solairement sensuels (Les matins écrasés dans le poing de la vigne Ont laissé un pollen transparent dans l’air). Le pacte est signé depuis la première enfance, et depuis la première enfance Tout est prêt pour l’éternité.

Faut-il voir dans cette précocité la marque d’une vocation ? De la singularité de ce regard que tu portes sur le monde et qui substitue à la vue commune la vision poétique ? Je le crois. Et tu le dis, dans la superbe section finale Bleu éternel, cette suite de proses où tu livres, non ton art poétique, mais ton vivre poétique – la différence est de taille : la poésie est relation au réel. Elle préexiste à l’écriture poétique et l’on peut vivre, selon la formule parfaite de Georges Haldas, l’état de poésie sans jamais en tirer un vers, j’en suis comme toi convaincu.

Je pourrais d’ailleurs – nos pratiques de la poésie me semblent assez proches – contresigner sans en changer une lettre le dernier paragraphe de Méthode. (…) L’éternité est une notion centrale du livre sur lequel je travaille depuis maintenant quatre ou cinq ans – à mon rythme, lentement, comme j’aime.

Voilà, cher Luc. Je touche déjà aux limites de mes faibles capacités critiques, désolé de ne pouvoir t’en dire plus ni mieux. Encore une fois, c’est un beau livre que ton Cercle des îles. Tu auras compris en quoi il me touche. Je t’en remercie et te dis ma fraternité, d’homme insulaire à homme insulaire. »

André