Uzès ou nulle part de Corinne Hoex, impressions de lecteurs et revue de presse


Revue de presse / lundi, décembre 7th, 2020

Texte de Corinne Hoex
Dessin de Robert Lobet

Uzès.
La ville du rêve.
La ville de l’absence.
Un songe emporté par le vent.

Parfois, je ferme les yeux, je suis à Uzès. Avec les remparts de pierres blanches. Les cyprès et les buis. Le crépitement des cigales. Le ciel bleu dans l’ogive d’un passage voûté. Le mistral dans ma robe. Un lézard qui détale.
Une rose sur sa haute tige d’épines résiste aux assauts du vent.

Le Cormier, 2020
96 pages / 14×21 / ISBN 9782875980236
325 exemplaires sur Rives dont 25 exemplaires de tête accompagnés d’une gravure originale de Robert Lobet, numérotés et signés

Œuvre de Robert Lobet pour Uzès ou nulle part.

Impressions de lectrices et de lecteurs

  • Uzès ou nulle part m’intrigue, car il me semble qu’il se construise sur deux plans. Celui d’une situation, d’un récit, dont les personnages et quelques épisodes se dessinent avec franchise, quoique d’un tracé discret. Et d’autre part le plan d’un éprouver très profond, lié à l’absence, au non-advenu. Il me semble que l’objet du livre est la rencontre de ces deux plans. Ce qui le dit, c’est la volonté d’absence, pour ainsi parler méthodique : une révélation (discrète, encore une fois) du monde par l’absence. Dans cet aura d’absence, le lieu de nulle part devient étrangement plus présent. On le devine, on le partage. Du coup le personnage qui parle en italique, et rappelle sinon impose à l’autre l’absence méthodique, semble parfois une part de celui-ci, tant elle est acceptée avec comme de la reconnaissance. C’est ce dialogue de soi à soi autant que de soi à l’autre qui à mes yeux rend manifeste la réalité de la poésie, dans ce livre.
    François Lallier, 4 novembre 2020

  • Il y a une beauté lancinante dans la répétition du manque, de l’absence. Uzès, comme Marienbad dans le film de Resnais.
    Annie Ernaux, 3 novembre 2020

  • Belle surprise de votre Uzès ou nulle part, beau contrepied à cette nouvelle quarantaine, vos vers faits de vent prouvant combien la poésie peut quand tout semble épuisé !
    René Noël, 3 novembre 2020

  • Il y a une méfiance salutaire devant les « belles phrases » qui parvient à une concentration du sens pour creuser dans votre écriture quelque chose de la présence au monde. Mais cette dernière expression est sans doute trop lourde pour rendre compte, ici, de la subtilité de votre rapport à l’autre, au lieu, au corps (lieu et corps se mélangeant) dans le souffle de ce souvenir atemporel qui affirme « il disait ».                                                                                                                             Alexis Pelletier, 28 novembre 2020

Extraits de presse

Sous une apparente simplicité, un texte fortement charpenté, à l’égal d’une tragédie classique. Deux personnages seulement, et un élément, le vent qui les unit et les sépare à la fois, et qui est comme l’instrument du temps.
On pourrait dire, bien sûr, comme le fit Racine à La Fontaine, à propos d’Uzès : Nous avons des nuits plus belles que vos jours. On pourrait évoquer le beau roman de Jean Carrière, Retour à Uzès. On pourrait dire, plus justement peut-être, Rutebeuf, en trichant un peu – si peu : Ce sont amours que vent emporte/ Et il ventait devant ma porte/ Les emporta. On pourrait dire Les villes invisibles d’Italo Calvino. Uzès est une ville très littéraire, en fin de compte. Mais elle a dit : Uzès ou nulle part. Un texte bref, fortement construit, mais sans littérature. Une montée, un sommet (acmé, si vous préférez), une descente. Avec, en prose, un prologue et un épilogue. Le tout soigneusement étudié, mesuré, inscrit. Avec un rythme interne d’une grande perfection, le même vers revenant à intervalles réguliers dans plusieurs poèmes. Une sorte de chambre d’échos. Le mécanisme parfait d’une montre suisse. À quoi bon tenter d’en démonter les rouages.
Nous sommes là, simplement, qui écoutons. Uzès ou nulle part. Il n’y a pas d’alternative. Seulement une brève synonymie. Uzès ou nulle part.
Parfois, je ferme les yeux. Je suis à Uzès. Avec les remparts de pierres blanches. Les cyprès et les buis. Le crépitement des cigales. Le ciel bleu dans l’ogive d’un passage voûté. Le mistral dans ma robe Un lézard qui détale.
Une rose sur sa haute tige résiste aux assauts du vent.
Elle disait : La vie est un songe. Vous voyez, sous une apparente simplicité… C’est à la fin de la pièce seulement qu’elle dresse le décor.

Joseph Bodson, Nos Lettres, décembre 2020


La poésie n’est-elle pas l’art des éléments ? de la terre-air, de l’eau-feu ? sans pré, sans textes mêmes, il n’y a de plus grande liberté des lettres et des mots que lorsque les vocables perdent tous sens préétablis. La table d’orientation, le lecteur pense alors aux tables dessinées en haut des cols, la table des matières de Uzès ou nulle part, fait un sort littéralement aux phrases dites, soit défaillantes, exsangues, vides de toutes matières par trop-plein de tensions, de contenus, d’intentions, soit trop bien tenues par la peau d’un nous attendu, bien trop souvent prévisible dans ses actes quand il prend dans ses rets deux personnes et les laisse, bernard l’hermite qui sans préavis met de côté sa coquille, incrédules, incapables bien souvent de savoir si elles ont rêvé leurs complicités de la veille.
La poésie n’aime rien mieux que l’amour entre deux personnes, car c’est là d’Arnaut Daniel à Dante Alighieri, de Pétrarque au Sable des Urnes et à la Rose de personne de Paul Celan que la poésie écrit dans la plus stricte précision, ne voyant dans l’inexplicable, l’imprévisible des ports amoureux que des avantages à faire du désir même le trait, la voix, le son et les rythmes du langage. Ainsi la table des matières détient-elle tous les octaves, les mineures, les basses, les placements de tons à partir desquels la poésie fait, crée les lignes de partage et les densités de contenus.
Uzès, Avignon. Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Le lecteur entend passer en trombe Allégeance du voisin de Pétrarque en contrebas de Fontaine de Vaucluse. C’est du vent, c’est à dire de tout qu’il s’agit. Les vers de Corinne Hoex ont cette exactitude et crissement du vent et du Bleu, ni plus ni moins que la foudre sur le ciel oragé fait entendre les usages des plaisirs et des désirs. Le mistral n’est-il pas l’espace du bleu à l’état de liberté illimitée sous toutes ses formes, ce serait le bleu, la couleur littéraire (Albiach) et délices-des-yeux (arnica guérisseur chez Celan), l’étendue des confins où l’air et l’eau, la psyché et la chair se mêlent sans regrets ni rétentions, où le soleil même devient ce qu’il n’imagine pas, fleur ?
Parfois, je ferme les yeux, je suis à Uzès. Avec les remparts de pierres blanches. Les cyprès et les buis. Le crépitement des cigales. Le ciel bleu dans l’ogive d’un passage voûté. Le mistral dans ma robe. Un lézard qui détale. Une rose sur sa haute tige d’épines résiste aux assauts du vent. Corinne Hoex traduit l’expérience amoureuse au-delà des conventions de l’absence figure, mathème, des ici et du tous deux réunis, malédiction bien trop souvent acquiescée en amont de toutes formes d’expérience, de la présence, ses poèmes exposant les emblèmes à blanc ainsi que le fragment cité ci-avant fait tinter, sonner les formes fondamentales, arbres, vent, ellipses, salamandre, la rose trémière rebelle et sauvage qui n’aime rien tant que pousser dans les lieux les plus rencognés, improbables.
Une clarté que seuls le ciel, l’air, l’espace, les distances étirés, révoltés, rapprochés à la façon de Pierre Reverdy, autre méridional fameux qui a su faire table rase des héritages inamovibles plus que n’importe quel autre de nos contemporains pour ce qu’il en va de la langue française, ou de Nicolas de Staël en voyage en Sicile ou en Tunisie, à la suite de Paul Klee, posant sur la table des mises les moyens d’expérimenter les rythmes du continu et du discontinu, des heurts, des bons et mauvais heurts que si souvent les humains invoquent sans pouvoir supporter leurs éclairs, de la même façon que le mistral emporte tout sur son passage, un vrac d’éclats, de soleil et de froid galactique, les étoiles intactes passant les octrois et les pesanteurs réparties plus ou moins au petit bonheur, admettent, atteignent !
Les phrases tenues dans la table des éléments, des matières, prennent en main les sédiments, la pensée et les sensations, tamis et treille vermeils qui jugent et jaugent, ne tremblent pas au moment de choisir les structures des formes, les mots et les rythmes des vers peignent ce corps où l’alchimie du nous, jamais préméditée.
Pas ici.
Pas là-bas.
À l’envers de toi-même.
Tes bras poussent leurs mains.
Pas ici. Pas là-bas.
Tu n’es au monde
…………….
les mots, créent, fixent des phasmes, phalanges de syllabes qui rapprochent les éléments, le bleu le vent, formes plastiques de la psyché et de la chair. Serons-nous demain encore passagers d’Uzès ? L’écrit permet à Corinne Hoex de déclarer un oui plus encore qu’à répondre à cette question, la poésie ayant ce don de créer de nouvelles approches des substances des mots, des sensations et de leurs constructions réciproques.

René Noël, Sitaudis.fr, 2 novembre 2020


Comme le refrain d’une chanson ancienne, ces trois mots jalonnent comme autant d’énigmatiques balises le dernier livre de la poète Corinne Hoex, paru aux Éditions Le Cormier. Peut-être faut-il voir dans l’épigraphe du recueil, un fragment des Villes invisibles d’Italo Calvino, une des clés de lecture des 14 chapitres qui composent l’ouvrage dont la couverture s’orne d’un dessin de Robert Lobet, plasticien et éditeur avec lequel la poète a déjà fait paraître plusieurs livres d’artiste sous le label La Margeride.
Est-il besoin de savoir qui est ce « Il » ? N’est-il pas celui qui nous indique : Vous m’inventerez  ? … qui nous invite plutôt à cette invention de l’autre, mais aussi invention de soi, lecteur, de ces pages à venir, qui se glisseront bientôt sous nos paupières baissées… « Il » a laissé la narratrice, au « je », féminin, qui clôture l’ouvrage, perdue dans la contemplation d’ Une abeille pressée, gourmande, [qui] goûte chaque pompon, s’envole vers le ciel et, prise d’un regret, d’un désir, revient aussitôt, examine à nouveau, une à une, toutes les fleurs […]
On dirait qu’en ces deux derniers paragraphes, l’atelier de la poète, mais aussi celui du lecteur peuvent se clore, travail bien fait. Chaque instant, chaque mot, butinés. Mais c’est rêverie dans laquelle le poème nous entraîne comme il se doit, laissant à chaque lecture un nouveau butin, différent du précédent, nourri des précédentes explorations d’Uzès, sous les titres qui nous y invitent et sont aussi, dans leur énumération, une forme de poésie qui s’insinue sous les paupières fermées. Lisons-les pour aller en visiter l’une ou l’autre, y chercher notre butin de mots: Le vent/ Trop/ La terrasse/ Panorama… Ils sont quatorze ainsi, s’achevant par Chaque instant.
Le texte demande parfois à être formulé en vers, comme ceux qui ploient sous Le vent. D’autres, annoncés par Trop alternent les jeux typographiques en italique que requiert le « il disait » . On devine dans l’italique la mémoire incertaine de ce qu’« il disait », peut-être une mémoire de ce qu’on aurait voulu qu’il ait dit ? Nous ne perdrons pas/ notre paradis. Ou cette affirmation que l’on aimerait tant qu’il ait offerte : L’orient de votre cœur/ dans la boussole du mien. Mais ces poèmes consacrent l’absence, le départ, l’évanescence.
Ce « Il disait » , — deux mots, trois syllabes —, revient comme une psalmodie dans Les mots. On pense à Duras, à Resnais. Viennent sous les paupières les images que suscitaient les lectures anciennes Il disait nous sommes/ le seul vrai mensonge. Est-ce la recherche, ou plutôt le pressentiment, de toujours ce vent obscur/ derrière le vent qu’évoque Pierre-Yves Soucy dans sa Traversée des vents, deux vers dont Corinne Hoex orne l’entrée de Pas ici … Le poète avance à pas mesurés, pour embrasser l’ampleur de l’absence : Tu n’es au monde/ que par cette absence de toi. Car c’est d’un envahissement de l’absence que nous irrigue ce long poème évoquant celui qui disait Je serai à jamais/ votre fiancé invisible./ Votre fiancé infini. L’absence est de cet ordre-là, celui de l’infini. Votre inépuisable absence ajoute l’inconnu, l’autre part de ces deux solitudes amies… Des lettres s’échangent au moment du Départ, qui ne laisse plus que le Blanc où seule subsiste son ombre sur le sol
Il y a dans ce recueil une sorte d’apprivoisement de la mélancolie par les mots simples semés au gré d’un apaisement des paupières, qui se ferment à la violence du jour, du bleu, du blanc d’Uzès et résistent au vent qui soulève les feuilles… À Uzès il y a des feuilles mortes.
Et on se surprend à ouvrir le livre, au hasard cette fois, pour y trouver ce mot obscur derrière le mot… N’est-ce pas là le cheminement auquel la poésie, vraie comme celle-ci, nous invite comme à une consolation inépuisable ?

Jean Jauniaux, L’ivresse des livres, 4 novembre 2020


Le rêve, la pensée  glissent… les mots de la poétesse se resserrent, l’encre se fait ombre sur le blanc de la page. Le blanc suspendu, le blanc en arrêt.

Willy Lefèvre, Les Plaisirs le Marc Page, 4 novembre 2020


La concision poétique mène le lecteur à suivre l’évolution d’un moment douloureux, de la déchirure initiale à une sérénité espérée, de la fin d’une illusion à la lucidité.

Michel Voiturier, site de l’AREAW, 23 novembre 2020


« Il », écouté comme le vent qui passe d’un poème à un autre, le vent empoigné « à mains nues », ou « le vent fou en rafales ». « Il » dit « vous », creuse le manque, l’absence.
Et celle qui dit « je » au début et y revient à la fin du recueil, se parle à la deuxième personne du singulier : « Tu n’es au monde / que par cette absence de toi ». Il te faut passer par là, « par ici », « par-delà ». Accepter qu’il ne reste que « son ombre », comme la jeune fille de Pompéi dessinant sur le mur la silhouette tracée suivant l’ombre de l’aimé qui va partir.
À Uzès « l’oreiller de l’aube » est froid et « les mots sont inutiles », dit-il à celle qui revient, abeille, sur le bouquet de mimosa, et n’oublie pas.
Uzès, où que ce soit, entre le bleu et le blanc, n’est pas lieu de l’oubli, c’est celui de l’absence absolue, de « la montagne haute », de « la vallée profonde », l’absence qui « résiste aux assauts du vent ».

Marc Verhaverbeke, blog main tenant, 4 décembre 2020


L’amour à Uzès, rêvé, voulu, désiré, impossible.
Uzès comme lieu du désir, de l’échange, de l’autre.
Uzès ou aimer ou mourir.
L’amant déroule à l’imparfait ce qui ne se fera pas.
Le poème cousu de vers brefs énonce l’impossible :
Dernière nuit.
Sommeil blanc.
Le vent fou sur la mer.
Crissement du gravier.
La voiture démarre.
Un amour là confond ses marques, déroule un dernier été, et le manque, comme « ta voix est la pénombre », et ce vent qui, à force, balaie tout, remue les souvenirs, les « trop belles phrases » murmurées ou rêvées.
On n’est nulle part ou en poésie intime et brève ; quelques vers, pas plus, sont censés enclore une passion défunte ou éteinte ou seulement imaginée.
Corinne Hoex, qui nous a habitués à décrire son univers en peu de mots, sait nous emmener loin, là où se tisse la fatigue de vivre dans des lieux désertés, offerts à l’écriture, là où la poète peut « marcher sur la lisière ».
Oui, « son absence a déjà commencé. On ne peut décemment se bercer d’illusions.

Philippe Leuckx, Bleu d’encre, décembre 2020


Bien sûr, un livre de Corinne Hoex ne se raconte pas et tenter l’exercice revient à en déflorer le nuancier rare. Il se lit, se parcourt, se feuillette et s’apprécie pour la justesse du langage, la finesse des expressions et la magie des mots.

Daniel Bastié, Bruxelles Culture, décembre 2020


Litote de l’absence

Autrice de romans chocs (Ma robe n’est pas froissée (2008) et Décidément je t’assassine (2010) sont de pures merveilles du genre) et de nombreux poèmes raffinés, Corinne Hoex est, depuis le 29 avril 2017, membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, où elle a succédé à Françoise Mallet-Joris.
Les Éditions Le Cormier à Bruxelles ont accueilli son nouveau recueil, Uzès ou nulle part, un fin bijou décrivant l’absence, brillamment salué (Annie Ernaux, 3 novembre 2020 : « Il y a une beauté lancinante dans la répétition du manque, de l’absence. Uzès, comme Marienbad dans le film de Resnais. ») et qui enrichit le trésor déjà bien garni de sa riche bibliographie
On ne peut qu’admirer la subtilité descriptive du sentiment – ici, celui de manque, irrémédiable et définitif – caché sous la pudeur des mots, un exercice d’équilibriste tout en délicatesse qui constitue la marque de fabrique de Corinne Hoex.
Cette manière de dire le moins pour exprimer le plus – c’est la définition de la litote – relève incontestablement du grand art…
Incipit :
« Il disait Uzès. Il était allongé dans l’herbe, la tête sur mes genoux. La lumière sur la mer était douce et dorée. L’eau murmurait à peine.
Un pin parasol nous offrait son ombre.
Uzès. Sa main dans l’espace dessinait la ville.
Uzès. Et il fermait les yeux. Les murs blancs scintillaient sous ses paupières closes.
Il ouvrait soudain un regard rieur. C’était une plaisanterie. C’était pour rire. Nous n’irions jamais à Uzès. Jamais ensemble. Je resterais près de la mer. Il ne reviendrait pas.
Je serai là, disait-il, et je ne serai pas là.
Partout où je ne serai pas, vous goûterez mon absence.
Je serai là et je ne serai pas là.
Vous m’inventerez. »
Ce que notre auteure fit remarquablement, par petites touches de peine…

Bernard Delcord, blogs Lire est un plaisir  et Homelit ainsi que Satiricon.be


Corinne Hoex a publié près d’une trentaine d’ouvrages, dont les deux tiers de poésie. Les poèmes d’Uzès ou nulle part, paru aux très belles éditions Le Cormier (fondées par Fernand Verhesen), constituent un seul ensemble, s’appuient d’un bout à l’autre sur un seul propos, suivant une progression interne. C’est le cas, d’ailleurs, de tous les livres de poésie de cette auteure ; et chacun d’eux offre au lecteur une poésie incisive, d’une puissante intensité : poèmes taillés à la pointe la plus fine, conjuguant extrême sobriété et précision des termes avec une grande richesse des images.
Uzès ou nulle part ne déroge pas à ces qualités. Les poèmes, ciselés au couteau, recueillent le sang d’une vive blessure : celle de l’absence d’amour et de la trahison. Poèmes brefs, sobres, pudiques mais qui entaillent le cœur. Souffrance aiguë de l’absence, du constat cruel que les promesses d’amour ne débouchent que sur le vide, le néant, le rien. Amour rêvé d’abord, paroles du séducteur auxquelles s’abandonne la narratrice ; mais, dès la première page : C’était une plaisanterie. C’était pour rire. Nous n’irions jamais à Uzès. Jamais ensemble. Uzès est le nom de cette ville fantasmée, promise mais à jamais irréelle : elle ne sera que le lieu nommé de l’absence, Le nom d’une ville / offert en otage. […] Un leurre. Une chimère. / Un divin mirage. […] Un jour à Uzès, / vous ne serez nulle part. Le séducteur puise dans l’instant le vent de ses paroles : Avec passion et avec rage, / fuyant toujours / hors de lui-même, / le vent, / saisi d’ailleurs. L’amour, dit-il, n’est qu’un tout petit vertige.
Le vent est l’élément dominant du livre, il souffle, bruisse, murmure ou mugit à chaque page. Il fait écho aux belles et vaines paroles du séducteur, mais aussi aux tempêtes que traverse la narratrice. Celle-ci, en un cri muet, hurle son désespoir devant la trahison de l’amour promis. Elle avait cru à des bras ouverts, elle ne brasse que le vide : Pas ici. Pas là-bas. / Gorge forcée. Et rien. / Gorge trouée. Et rien. / Tu n’agrippes que le vent. […] Tu n’habites nulle part. / Tu ne traverses rien. / Tu n’embrasses que le vent. Elle semble au bord du précipice, vacillante.                                                             À la fin du livre cependant, un certain apaisement semble advenir, monter peu à peu de la solitude assumée : Ce soir, petit mistral. / Murmure du silence. / Une pomme de pin là-haut / sur le tronc rouge. // Petit mistral. / Caresse bleue. […] Résignation douce-amère ? Le dernier poème (le seul en prose avec celui qui ouvre le livre, bouclant ainsi la boucle) laisse encore sa part au rêve, mais un rêve pacifié : Parfois, je ferme les yeux, je suis à Uzès. Avec les remparts de pierres blanches. Les cyprès et les buis. Le crépitement des cigales. Le ciel bleu dans l’ogive d’un passage voûté. […] La narratrice s’applique à goûter l’instant : Travail bien fait. Chaque instant, chaque mot, butinés. […] La vie, blessée, tient bon : Une rose sur sa haute tige d’épines résiste aux assauts du vent.

Thierry-Pierre Clément, Arpa, à paraitre dans la revue au printemps 2021


Le mistral souffle encore à Uzès

Existe-t-elle vraiment cette ville d’Uzès ? Sans doute est-ce une destination prisée pour les amoureux du Sud de la France mais pour d’autres, le nom même de cette commune résonne comme un leurre, une hypothèse. Pour Corinne Hoex, la ville n’a pas de consistance même si paradoxalement elle n’en finit pas de bruire, de renvoyer l’écho d’une déception. Le titre de son dernier recueil en témoigne, Uzès ou nulle part. Une ville comme gommée de la carte, une ville-fantôme.
      Il disait Uzès,
      Un jour à Uzès.
      Le nom d’une ville
      Offert en otage.
      Il disait Uzès
      Comme il disait rien
      Un leurre. Une chimère.
      Un divin mirage.
Quel mirage ? Celui sans doute d’une promesse faite, celle de visiter la cité en compagnie de l’autre, d’arpenter ses ruelles, ses jardins. Sentir ensemble l’odeur des pins et goûter la saveur du vent occitan. Mais, au fil du recueil, l’image d’Uzès s’use, se délite à mesure que s’efface toujours un peu plus le serment initial qu’évoque l’auteure dans le texte liminaire.
Uzès. Sa main dans l’espace dessinait la ville. Uzès. Et il fermait les yeux. Les murs blancs scintillaient sous ses paupières closes. Il ouvrait soudain un regard rieur. C’était une plaisanterie. C’était pour rire. Nous n’irions jamais à Uzès. Jamais ensemble. Je resterais près de la mer. Il ne reviendrait pas.
       Je serai là, disait-il, et je ne serai pas là.
La raison de cette promesse non tenue, le lecteur ne la connaîtra pas. Un décès, une séparation, une trahison ? Qu’importe en somme. L’essentiel ici est de percevoir l’importance que revêt cette attente déçue. Le ciment effrité d’une relation qui, on le devine, fut intense et fugace peut-être. Au point que ne subsistent que ces quatre lettres dans la bouche de l’autre, Uzès. La ville n’est plus dès lors qu’un mot répété, obsessionnel qui s’estompe lui-même à mesure que s’envole la promesse d’une aube dans ce mistral perdant.
De même, c’est la voix du complice lovée dans son corps italique qui, petit à petit, se fait muette, s’évanouit dans le vent tant espéré. La poésie d’une promesse révolue qui laisserait la place à la prose serrée de chaque instant au moment de refermer la dernière page.
        À la terrasse, sur la table, bouquet de mimosa […] Parfois, je ferme les yeux, je suis à Uzès. Avec les remparts de pierres blanches. Les cyprès et les buis. Le crépitement des cigales. Le ciel bleu dans l’ogive d’un passage voûté. Le mistral dans ma robe. Un lézard qui détale.
Une rose sur sa haute tige d’épines résiste aux assauts du vent.
Et c’est bien en usant de sa langue précise et minimale que Corinne Hoex résiste aux rafales de cette désillusion, de ce manque. Des miettes de phrases qui virevoltent une dernière fois dans le vent toujours à l’affût de ces états d’un motif d’absence*
        Ce soir, petit mistral.
        Vous allez me manquer.

Rony Demaeseneer, Le Carnet et les Instants, janvier 2021

(*Emprunté au titre d’un recueil de Jacques Cels, États d’un motif d’absence paru en 1981 au Talus d’approche).